Quand j’étais à l’Université Jussieu, je faisais partie d’une association étudiante assez représentée sur le campus de Jussieu. Nos concurrents directs étaient, comme d’habitude dans le milieu estudiantin, l’UNEF-ID. Plus fort que l’UNEF donc, puisqu’il a des ID.
Dans cette fac de béton et d’amiante, remplie d’âmes errantes mais sans âme propre, se dressait comme un phallus stalagmitesque une tour haute de 24 étages, au centre du parvis, lui-même au centre de la fac.
C’est sans surprise qu’elle a été dénommée par tous, “la Tour Centrale“. Ce n’était pas lié à un manque d’imagination de la part des doyens successifs; simplement il était plus simple de lui attribuer un nom accessible à tous, sans effort cognitif intense.
C’est d’ailleurs pour cette raison que ma famille et moi-même avons longtemps appelé notre chat “le chat”.
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en France, on possède un stade nommé “Stade de France”. Sauf que ce dernier nom est copyright et a coûté une bagatelle de [chut] millions d’euros.
Un directeur des programmes de télévision étatique (si, si) parlait de temps de cerveau disponible, il y a fort à parier que celui des inventeurs du nom “Stade de France” était 100% full ce jour-là.
Revenons à nos moutons, éparpillés au sein de l’Université Paris VI et Paris VII.
Dans le journal de l’association diffusé mensuellement, et dont j’assurais à l’époque le rôle de rédacteur en chef, pigiste, infographiste (sur Word 2 !), photocopiste et agrafiste, un de mes amis avait intitulé son article “Décentralisons la tour centrale !”.
Sous ce titre incongru se tramait un article qui mettait en valeur certaines incongruités du fonctionnement de nos concurrents l’UNEF-PétroleID. En clair, il se foutait de leur gueule.
Cette association avait l’habitude, à l’époque, de vouloir défendre tous les citoyens de la fac (vu les dimensions particulièrement colossales de l’Université, les étudiants peuvent être appelés citoyens). Et nous de les entendre beugler tous les jours, devant l’entrée principale, pêle-mêle, des slogans du genre :
- Les coûts d’inscription sont trop élevés !
- Non aux amphis où les bancs sont trop serrés !
- Il n’y a pas de jus de tomate dans les distributeurs, honte et scandale1 !
- Les étudiants étrangers ont le droit de faire leurs études comme les autres !
- Le Front National ne passera pas dans ma fac !
- Cours avant 10h : spoliation de notre sommeil estudiantin !
Ah… Je me moque, mais c’est par nostalgie…
Bref, avec l’habitude de gueuler pour un rien, les loups passaient eux-aussi pour des moutons, moutons auxquels nous revenons immédiatement pour la suite de cet article.
“Décentralisons la tour centrale” était un hymne à la bêtise, une ode syndicaliste, un poème dédié à tous ceux qui se plaignent toujours de tout, ne sont jamais contents de rien, veulent toujours plus sans faire de compromis ni d’efforts, persuadés que si la loi du plus fort est toujours la meilleure (dixit La Fontaine ou Staline je sais plus), la loi du plus faible est forcément la plus juste.
Cette maxime peut être réutilisée dans des contextes similaires, pour nous forcer à réfléchir, c’est-à-dire avec notre cortex, et non à ressentir, c’est-à-dire avec notre thalamus : suis-je objectif dans ma vision des choses en considérant les multiples points de vue (cortex) ou suis-je embrigadé voire passionné par un sujet (minus thalamus) ?
Tiens, par exemple : la propagande est-elle uniquement l’arme des puissants ? Chomsky, dans son entêtement à viser les Etats et particulièrement le sien, devrait-il revisiter sa position tranchée pour prendre en compte les données géopolitiques actuelles ?
Deux articles intéressants sur “la loi du plus faible” : celui-ci est géopolitique et date de 20 ans, celui-ci est plus ludique.
Depuis ? Ben depuis, les associations d’étudiants sévissent toujours dans les Universités et je regarde ce passé derrière moi, en repensant aux affiches collées et surcollées les journées d’élection, aux discussions sans fin pour convaincre quelques étudiants égarés de voter pour nous, aux pancartes aguichantes multicolores, aux conseils d’administration soporifiques…
Heureusement que ce temps-là est révolu !
1 : titre du dernier single de Madness (les pogo-tistes), shame and scandal. Un tube.










