Hier, le chat de ma soeur a eu 10 bébés.
La dette morale
Le 21/03/2006 - 23:32

Quand je disais que cette semaine n’était pas la semaine de la blague, je mentais un peu. Demain ça sera mieux sûrement, mais pas pour cette fois.

Préambule talmudique

Le jour de Kippour (ou “Jour du Grand Pardon” : quand j’entends cette appellation, j’ai envie de me couper les veines avec une boîte de conserve rouillée) est un jour particulièrement important dans la religion juive.

Même certains juifs non pratiquants (cela ne signifie pas qu’ils ne sont ni médecins, ni avocats, ni vendeurs en gros mais plutôt qu’ils regardent la religion de loin) viennent à la synagogue le jour de Kippour, pour les dernières minutes.

Si on dépasse le côté traditionnel et folklorique de ce jour, on retiendra une idée forte : la notion de pardon (d’où la traduction corrosive. Pour ma part, je traduirais plutôt par “le Jour de la Grande Introspection Qui Nous Fait Réfléchir En Nous-Mêmes Amen”).

Le Talmud précise que le pardon à deux dimensions : pour les erreurs commises envers D.ieu, et pour celles commises envers son prochain.

Les erreurs commises envers D.ieu symbolisent, grosso modo, “moi et ma conscience” : j’ai franchi certaines règles édictées, auxquelles j’adhère (ou pas). Ai-je assez d’humilité pour l’admettre ? A quel point ce changement a-t-il affecté ma croyance, ma foi, mes concepts, mon chemin ? [Si ceci ne vous parle pas, passez à la ligne du dessous, cela n’a pas d’importance].

Les erreurs commises envers le prochain mettent en exergue notre relation avec l’autre : en quoi ma façon de me comporter a-t-elle nui ou porté préjudice à l’autre ? L’autre qui est ma femme, ma famille, mes amis, mes collègues, la vieille dame dans la rue, le petit Africain qui peine à manger.

Et le Talmud de conclure : les fautes “verticales” sont naturellement pardonnées en cas de prise de conscience sincère, les fautes “horizontales” ne sont pardonnées que lorsque l’autre m’a officiellement et sincèrement répondu : “je te pardonne”.

Que doit-on en conclure (ah ben oui, le Talmud est verbeux) ?

Qu’il est impératif, régulièrement, de se poser des questions sur notre comportement vis-à-vis d’autrui pour en tirer des conséquences ? Là, rien de nouveau, merci les mecs. Mais plutôt et surtout, qu’il est primordial de se confronter à l’autre en lui demandant pardon. De formuler clairement et intelligiblement : “ce que j’ai fait ici est bête” ou “je t’ai calomnié, je suis désolé, j’ai été un imbécile”.

L’introspection c’est bien, mais cela ne nous confronte pas aux réalités. Formuler et énoncer ses erreurs à haute voix devant un humain qui de facto nous juge (un peu comme chez le psy) est essentiel.

Fin du préambule talmudique

Dans ma boîte, on parle de “dette technique” lorsqu’on veut évoquer le fait qu’à force de faire des programmes informatiques à la va-vite, on accumule la complexité et que, bien plus tard, lorsqu’on veut moderniser, on se retrouve avec des tas de fils graisseux enchevêtrés, difficilement démêlables. En gros quoi.

Je pense que cette notion est simplement transposable à celle de “dette morale”. A force de laisser s’accumuler des tensions, si minimes soient-elles, des non-dits, des rancoeurs, des choses qu’il aurait fallu dire mais que l’on n’a pas osé, ou tenté, ou eu la confiance de formuler, alors on fabrique cette dette morale, rapidement inextricable.

On retrouve cela dans notre boîte. On retrouve cela chez nos clients. On retrouve cela chez nos amis. On retrouve cela dans nos familles. On retrouve cela avec notre femme et nos enfants.

Alors qu’il suffirait d’un simple Kippour pour effacer cette dette morale.



Vous allez me dire : t’as quelque chose à te faire pardonner ? Ben non. Je me suis juste rendu compte que, dans les boîtes, on communique par mail et non de visu, on évite d’affronter et de dégoupiller certaines situations pour les laisser s’encrasser, se rouiller, voire s’envenimer. Alors j’ai étendu le concept. Est-ce que je parle de ma boîte ? Entre autres, oui, mais ce phénomène je le vois aussi chez mes clients. C’est juste que ça me ronge de voir combien l’humain peut être bête parfois…

14 commentaires

  1. 1
    Tant-Bourrin nous dit :

    Les non-dits sont en effet la vermine qui ronge les relations, les organisations, les situations de travail, je le mesure hélas jour après jour… Et moi qui ai… hem… comment dire ?… un certain vécu en entreprise, qui ai connu l’époque d’avant les ordinateurs omniprésents, je confirme que l’irruption et l’incroyable montée en puissance de la messagerie électronique est vraiment pour beaucoup dans cette dégradation… Très bel article en tout cas !

  2. 2
    Yves nous dit :

    Intéressante cette réflexion. Ne pas nuire (sciemment) à autrui et demander concrètement pardon sont des préconisations qu’on retrouve dans toutes les grandes traditions, exotériques d’abord (on est face à des egos qu’il faut canaliser par des interdits et des ordres), “initiatiques” ou ésotériques ensuite (les égos sont susceptibles d’être rabotés et de passer du “je” à la perception du “nous” et au vécu d’un nous harmonieux, pacifié). L’effacement et l’humilité, qui doivent être la conséquence de ce passage, impliquent en même temps d’admettre l’imprévisibilité et la complexité de ce qui advient dans l’environnement. Et donc de revenir à soi pour se dire : je fais aux mieux, je joue mon rôle de telle et telle manière (sans nuire etc), mais au bout du compte les résultats ne m’appartiennent pas. J’ai labouré, semé dans les temps prescrits, mais je ne suis pas maître du temps, ni de la pluie ou de l’ensoleillement, ni de l’abondance ou de la pénurie qui en résultent au final. Dans une autre tradition que la tienne on dit que les actes ne valent que par leurs intentions. Soigne tes intentions, tu te heurteras à d’autres incompréhensions, d’autres opacités, mais c’est comme ça que tu t’épures et peux devenir plus largement “agissant”… sans que ce soit visible. C’est a dire en étant encore plus transparent.
    Bon, quand est-ce qu’on repasse au rire ?

  3. 3
    matthieu nous dit :

    Ben oui mais avec tout ça, on sait pas quand c’est.
    Alors, c’est quand kippour ?

  4. 4
    ab6 nous dit :

    en septembre/octobre..
    non ?

    Magnifique note

  5. 5
    Bakemono nous dit :

    J’aime beaucoup ce texte et je rejoins aussi Tant-Bourrin sur ce qu’il dit sur les non-dits qui pourrissent les relations.
    Ca demande beaucoup de courage de s’expliquer clairement et de demander pardon en face quand on a nui à autrui.

  6. 6
    caelle nous dit :

    attention, je vais être blasphématoire.
    Si je dis ça, pour ceux que cela choque d’avance :)
    l’idée de faire le point sur soi et sur ses rapports de soi avec les autres est une super bonne idee.
    J’ai ausi beaucoup aimé les contes juifs d’europe de l’est. On y avait éudié avec une amie les rôles de la femme et de l’argent d’après le Talmud. Et moi, sérieux, j’avais trouvé ça vachement bien et très moraliste (à ma morale à moi).
    Et l’idée que le Talmud soit qu’une longue discussion sur la parole de dieu ou quelque soit son nom (remarquez qu’il n’y avait pas l’état civil à l’époque, c’est pourquoi que ses prénoms diffèrent grandement), eh ben moi, je trouve ça amusant et érudit.
    Et amusant et érudit pour moi, eh ben, c’est sacré.
    bon, j’arrête mes blasphèmes, je ne veux emnêter personne.
    ah, au fait, on a le droit de ne pas tout pardonner?
    car sérieusement, moi, je garde une dent (de sagesse) contre certaines personnnes parfois.
    je leur demande juste de me fiche la paix et vice versa et tout va bien dans le meilleur des mondes.

  7. 7
    Pascal nous dit :

    Arrêtons les non-dits, et disons non aux non-dits et aux non-diseurs. Non mais…
    Ton article non pas mal, mais plutot bien.

  8. 8
    Twig nous dit :

    Oui , c’est vrai, c’est un très beau texte. Je ne sais pas quoi rajouter, les camarades ont déjà tout dit. En fait, je passais juste te saluer mais chuuut :-)

  9. 9
    Epictete nous dit :

    Entre Twig et Byalpel, c’est de plus en plus chaud. S’ils ont un enfant, il sera beau comme Twig et intelligent comme Byalpel………..Mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas le contraire!

  10. 10
    Byalpel nous dit :

    TB >> Ne me dis pas que tu as connu les bouliers ! :-)

    Yves >> Merci de l’apport culturel supplémentaire. Deux façons de répondre à ta question : la facile “après-demain” ou la réfléchie “faut me prendre avec mes joies et mes peines et là, c’était mes peines…”

    Matthieu >> Voilà, septembre, octobre. Pourquoi tu veux écrire un article dessus ? :)

    Abs >> T’es bien renseignée ma cocotte. Et merci.

    Bakemono >> On sort de sa situation de confort pour se mettre en danger. Et c’est pas donné à tout le monde, c’est vrai…

    Caelle (is back) >> Ah mais il n’y a pas de blasphème du tout là (par rapport à Matthieu qui raconte des insanités sur la reine Esther - mais que tout le monde doit avoir lu pour se pisser dessus -). A-t-on le droit de tout pardonner ? Qui suis-je pour en décider ? Je m’efforce du mieux que je peux pour assumer mes erreurs verticales et horizontales…

    Pascal >> Qu’est-ce que t’as dit ?

    Twig >> Sympa d’être passé avant le spectacle. Je passerai faire coucou dans ta loge la prochaine fois !

    Epictete >> Oh l’ot ! Imagine surtout qu’il va avoir le nez crochu et la moustache (pardon Twig) !

  11. 11
    antenor nous dit :

    non je ne dirais pas ce que je ne pense pas de ce mail, ce n’est pas la peine de ne pas insister…

  12. 12
    Twig nous dit :

    >Epictete : En tout cas une chose est sûre, même à sa naissance le gosse aura plus de cheveux que toi ! hihihihihihihihihi

    >Byalpel : Je n’ai absolument pas le nez crochu :-)

  13. 13
    matthieu nous dit :

    De toutes façons, je me demande pourquoi je pose la question, sur le calendrier que les pompiers vendent ici, les fêtes juives sont signalées !

  14. 14
    Byalpel nous dit :

    Antenor >> Encore une phrase alambiquée comm ça, et je te mets au CPE !

    Twig >> Tant mieux, j’ai pas de moustache

    Matthieu >> Ils sont partout, moi j’te le dis !