Il y a un mois environ, ma femme et moi-même avons visionné “Orgueil et préjugés” dans notre cinéma de quartier. Si je n’avais pas lu le bouquin de Jane Austen (la femme de Steeve, qui vaut trois milliards), je doute que je me serais fendu de Keira Knightley pendant deux heures.
Pourtant elle est jolie Keira.
Et le film est tout de même prenant, la drague séduction est parfaitement rendue entre les acteurs principaux.
En sortant de la salle, j’avais un arrière-goût étrange. Difficile de mettre le doigt dessus précisément, je sentais qu’une ombre planait mais impossible de la localiser. De fait, je me suis immédiatement confié à celle qui me connaît le mieux : ma mère mon blog ma femme :
- C’est bizarre, il m’a perturbé ce film. Pas toi ?
Elle me dévisage, pour interpréter ma question, puis répond :
- Je crois que je vois ce que tu veux dire. Mais perturbée, je ne dirais pas ça. C’est juste que c’est bien interprété, alors ça nous touche.
- C’est vrai, mais il y a quelque chose de plus. Comme un manque. Je veux dire : ce jeu de séduction, cette fierté qui fait mal à chacun des deux, les déceptions pour mieux se retrouver… C’est fini tout ça pour nous : on n’a plus besoin de ça…
- Tu veux dire, le fameux “Fuis-moi, je te suis. Suis-moi, je te fuis” ? Et ça te manque ?
- Oui. Euh non. En fait… Disons que je n’en ressens pas le manque, je suis très heureux avec toi évidemment. Mais je repense avec nostalgie à ces moments perdus, en sortie d’adolescence, où je prenais un plaisir fou au jeu de l’Amour et du Hasard.
Ma femme a souri, pour m’encourager à développer. C’était un terrain glissant (les femmes sont comme les falaises : le paysage est magnifique mais il ne faut pas s’emballer. Un pas de trop, et c’est le gouffre) mais j’avais confiance en moi. Et en elle.
“Tu sais les moments dont je veux parler. Les regards en cachette, ou les regards qui se cherchent. Et qui se détournent précipitamment. La lourdeur des premiers instants, des premières phrases. La classicité de l’abordage “vous avez l’heure s’il vous plaît ?” ou “je peux vous ramener si vous voulez”.
Tout ça me ramène violemment des années en arrière. A repenser à toutes les filles que j’ai aimées avant à mes moments intenses de satisfaction. Ou de désespoir. A ma confiance démesurée lorsqu’elle répondait à mon sourire. Ou à mes pulsions lacrymales lorsqu’elle coupait court à mes vélléités.
Avec le recul, je savoure encore ce plaisir masochiste de la “séduction par le risque”. Comme tous les sports extrêmes, il amène sa dose d’adrénaline et de pression qui filent le frisson, mais de manière plus imprévisible, plus brusque, et aussi bizarre que ça puisse l’être, plus mortelle.
En effet, j’ai beau le clamer sur ce blog à qui veut le lire, je ne suis pas aussi beau que je veux bien l’écrire. Quand j’étais plus jeune, j’avais un peu de succès avec les filles certes, mais ceci était principalement lié au fait que je savais trouver les mots pour faire rire, pour émouvoir, pour aguicher. Et parfois j’y mettais tout mon coeur, dans cette damnée séduction, persuadé que ma sincérité serait perçue comme une marque de dévotion. Qu’elle était l’enzyme nécessaire à toute relation chimique amoureuse.
Lourde erreur. A cet âge, la sincérité c’était de la faiblesse. Et les filles n’aiment pas les faibles. Surtout lorsqu’elles se blindent par des jugements hâtifs. Les faibles, elles les méprisent et elles les cassent. C’est toujours très dur de se prendre une gifle - orale - par une personne à qui l’on déclare si ouvertement sa flamme… Surtout quand on est dans sa classe toute l’année…
Comme disait Jean-Claude, on ne peut pas tout miser sur notre physique. Et le physique, c’est quand même la première interface que l’on a avec les autres…
Ainsi, je n’ai jamais dragué en boîte de nuit (je n’y suis allé que quatre fois dans ma vie, il faut dire) ni sur les plages. Ce sont des endroits où il faut LE physique et/ou une totale confiance en soi (à la plage, c’était mon copain J. qui, beau et sculpté comme une statue grecque, effectuait le rabattage. Une fois les morues dans les filets, je pouvais balancer ma verve, chapitre 3 paragraphe 2).
Ensuite, c’était les petits billets doux, les lettres enflammées refaites mille fois, les infarctus latents à chaque rencontre, le décodage en temps réel de chaque phrase ou regard ou soupir (ou claque)… Les phrases assassines jetées simplement pour tester notre pugnacité, notre entêtement ; et au bord du suicide, le sourire ravageur qui balaie la tempête des mauvais jours…
Cette époque, ce contexte me manquent, voilà tout.”
Ma femme a mis son casque, est montée à l’arrière du scooter et m’a murmuré dans l’oreille : “Toi je t’aime parce que tu es beau parleur. Et que tu es beau tout court. Voilà tout.”
Lorsque j’ai démarré, l’adrénaline emplissait allègrement mes veines.