“Tu mérites de mourir”.
J’ai été bercé par ce refrain, depuis que j’ai l’âge de cinq ans, depuis que je suis en âge de comprendre la mort et le mérite.
“Tu mérites de mourir. Chaque jour, l’homme est voué à mourir mais sait-on par quel miracle, on se réveille confiant de revoir ceux qu’on aime, confiant de faire ce que l’on avait prévu la veille ou de longue date, confiant de s’endormir et de se réveiller encore et encore.
Mais tout ça peut s’arrêter du jour au lendemain mon fils. Alors n’oublie jamais : tu mérites de mourir, profites-en pour en faire le maximum dans la journée qui vient, peut-être que demain sera trop tard.”
Mon père m’a sermonné chaque matin, entre les tartines et le bol de lait, sous l’oeil approbateur (mais triste ?) de ma mère.
Et regardez maintenant : je suis à la tête d’une des plus grosses entreprises de mon pays, je suis un homme respecté, les hommes d’affaire et les hommes politiques sont tous rassemblés autour de moi ce soir, dans cette immense demeure que je me suis fait construire sur mes terres. A moi, encore à moi : j’ai tout acheté, tout vendu, des hommes que je commande au doigt et à l’oeil sont à mes pieds, je possède tout ce que j’ai toujours voulu, peut-être plus encore.
“Bonsoir M. le Gouverneur, c’est gentil de votre part de vous être déplacés.”
Regardez-les ce soir, il y a même des journalistes, des types du show biz, et au buffet ce n’est pas cette actrice en vogue ? Ca, papa, je te le dois. Un credo qui m’a aiguillonné jusqu’aux cimes de la gloire, jusqu’à ce soir.
J’ai tenté d’appliquer ta recette papa. De transmettre le goût de l’effort à ta petite fille unique. “Tu mérites de mourir”, je le lui ai répété tous les jours entre les céréales et le jus d’orange depuis qu’elle est en âge de savoir.
J’ai tenté d’appliquer ta recette papa, malheureusement je n’avais pas les bons ingrédients.
Ce soir, c’est la veillée funèbre de ma petite princesse. 17 ans c’est un âge auquel on mérite tout sauf de mettre fin à ses jours.
Ce soir papa, je mérite de mourir.
Pas écrit depuis longtemps (le boulot).
Nous sommes allés une semaine au ski sans ma fille, trop petite. Elle me manque, ça doit être ça.
Cet article aurait pu s’intituler “Jamais sans ma fille”.










