Parfois je retiens ma respiration pendant 104 secondes.
La vie sans mort
Le 12/02/2006 - 01:25

Les deux brancardiers accompagnaient le chariot dans les dédales du bâtiment en ruine. Ils trimballaient la carcasse d’un vieil homme Noir dont le regard sec et vide indiquait le trépas récent.

Tout en sifflotant, le plus âgé des deux installa le cadavre froid sur la table mortuaire en marbre éclairée par deux néons usés. Le plus jeune se chargea de lui ôter ses habits fripés, ses lunettes sales et ses chaussures vernies pour les incinérer. Lorsqu’il secoua les poches de l’imperméable usé, un papier gris froissé papillonna pour s’éteindre sur le sol en lino.

Machinalement, le jeune homme déplia et lut :

“Monsieur,

Suite au décret Poulsen du 30/04/78 rendant la mort non obligatoire, nous avons l’honneur de vous informer que vous êtes éligible à la préparation pour l’immortalité temporaire.

Veuillez noter la date de votre rendez-vous à l’hôpital le plus proche pour subir votre intervention :

Date : 21/12/02
Lieu : Hôpital Trendzeng

Pour plus d’informations, consultez notre site Internet en cliquant ici.”

- 21 décembre. A deux jours près, il n’a pas eu de bol le gars…
- Tu l’as dit, mon vieux. Et toi, c’est quand ?
- 19 ans et des poussières… Je crèverai avant, c’est sûr !
- Bah, 117 ans, t’as encore de la marge ! Ne te fais pas renverser par un taxi, c’est tout. Allez, aide-moi, on le brûle et on rentre dormir. Je ne vais pas faire de vieux os ici.

Le jeune brancardier sourit, révélant une dentition parfaite, haussa les épaules et jeta négligemment le papier dans la corbeille qui trônait là, emplie de papiers gris.



Le titre de ce billet est également le titre d’une excellente chanson -as usual- de Michel Jonasz

Les arbitres dans leur tête
Le 17/01/2006 - 20:00

Time J’espère qu’elle a envoyé les papiers à la mutuelle, je n’ai pas vérifié ce matin en partant ils ne sont pas très malins à la sécu quand même avec leur système de carte vit… Fiftino mais elle doit être fermée cette semaine la mutuelle ah, elle m’énerve quand elle est tête en l’air comme ça ! Je ne sais p… Fiftinol Je ne sais pas à quoi elle pense elle n’a pas tellement de choses à gérer dans la journée… Juste une lettre à envoyer, c’est pas la fin du monde ! Bon faut que je me calme là on ne va pas dram… Fiftineseurtine. On ne va pas dramatiser relax mais elle me saoûle en ce moment avec s… segondeseurvice elle me saoûle avec sa peinture à la noix ça lui prend tout son temps et voilà elle oublie les lettres importantes la semaine dernière c’était la pharm… Fiftinefortine avec son idée de galerie, n’importe quoi le temps perdu ! Elle passe plus de temps avec ses pinceaux qu’à s’occuper des gamins et moi je vais… Oh putain qu’est-ce qu’il lui a mis ! Seurtinefortine alors c’est moi qui cours et elle elle.. S’il vous plaît les joueurs sont prêts elle elle s’amuse à peindre tralala ! Et c’est moi S’il vous plaît ! mais c’est vrai qu’elle peint bien quand même et puis les gamins sont fiers d’elle c’est important aussi c’est une forme d’éducation passive mais finalement pas si… Jeu Sampras. Sampras mène par cinq jeux à deux dans la troisième manche ils sont excités aujourd’hui les jeunes. Tiens, j’ai pas vu Richard il devait être là pourtant ah il y a Belmondo et c’est… Fiftino c’est qui cette blonde, elle est top bonne celle-là Seurtino bon allez marque tes deux points et qu’on se casse j’ai encore les gamins à aller chercher et ce soir oh purée ça me gave cet… Fortino cette soirée S’il vous plaît ! chez l’autre gros lourd S’il vous plaît, les joueurs sont prêts ! va falloir encore se saper et leur ramener un cadeau et vas-y le babysitter va falloir encore payer cet incapab…Ah voilà bien joué ! Jeu set et match Sampras. Monsieur Sampras gagne par trois sets à zéro : 6-1, 6-3, 6-2 Allez hop on va se taper une binouze il m’a éreinté ce match !



Le titre est en référence à la pièce interprétée par l’immense Dussolier “les athlètes dans leur tête

Note : ce texte a été écrit en dix minutes (et ça se voit) lors de la conférence ô combien intéressante de BEA sur “Aqualogic et les architectures SOA”

The Nonsense technique
Le 28/12/2005 - 13:40

L’inspiration provient de multiples sources : une conversation entendue dans un café, un article de journal, une expérience personnelle trépidante (ou un bon plagiat).

Créativité et inspiration sont des ingrédients de luxe qui ne sont pas l’apanage de tout un chacun. Et je ne vous parle même pas de la suite : maîtrise de la technique, régularité dans l’effort etc. Et puis le talent…

Pour s’ouvrir les veines l’esprit, il existe toutefois une technique communément appelée “the nonsense technique” ou “la technique de l’absurde”. Cette méthode, pratiquée par nombre d’écrivains qui souffrent du syndrôme de la feuille blanche, consiste à choisir trois termes au hasard, sans rapport les uns avec les autres, et de les accoler pour faire surgir une idée.

Par exemple : loterie - ciseaux - lait.

Il suffit ensuite de trouver un lien hypothétique (et qui constituera la trame de l’histoire) entre ces trois mots. On peut imaginer, par exemple :

Un type tente d’ouvrir une brique de lait avec des ciseaux mais se coupe et en cherchant dans la boîte à pharmacie, découvre un billet de loterie.

Mouais. Il y avait sûrement plus fort comme thème; à titre d’exercice, je te laisse rédiger cette trame, ami lecteur.

Ceci étant dit, je me suis rendu compte que pour écrire tous les jours sur un blog “perso” sans éternellement raconter sa vie (”alors ce matin en me levant prendre du lait, je me suis coupé avec les ciseaux et vous savez ce que j’ai trouvé dans la boîte à pharmacie ?“) ni ressasser les mêmes idées (”comme je vous le disais hier, avant-hier et l’année dernière dans un post…“), il en fallait de la créativité.

A ce stade du texte, le lecteur se dit : “attends il se la pète pas sa mère là ?“.

A cela, je réponds : “parfois le lecteur me prête des intentions qui ne sont pas les miennes, simplement parce qu’il est jaloux négatif, comme je le décrivais dans un post récent et stupide“.

A ce stade du texte, le lecteur se dit : “attends c’est à moi qu’tu parles comme ça bâtard ?“.

A cela, je réponds : “Nan, c’est à ta mère. Bon laisse-moi terminer maintenant !“.

Le geek qui sommeille au fond de moi hier soir m’a finalement décidé à livrer au monde l’outil de générateur de Nonsense, au format Excel s’il vous plaît, pour que tout le monde puisse avoir de l’inspiration sans consommer de substances illicites. Ou alors faîtes ce que vous voulez mais pas chez moi, je ne veux pas d’ennuis avec la police.

Ci-joint donc un fichier Excel (zippé) qui contient dans la colonne A vengeresse masquée l’ensemble des noms communs du dictionnaire [il existait une base de données disponible sur le web que j’ai importée]. A chaque manipulation, trois noms aléatoires sont générés.

A l’instar des videurs de boîtes de nuit louches ou de Sarko, Excel ne laisse exécuter aucun(e) macro s’il n’est pas approuvé par la sécurité sociale, le parrain de la mafia, Bill Gates en personne et ma mère. Moralité : je n’ai pas pu créer de bouton qui génère aléatoirement ces trois noms. Pour rafraîchir les noms générés donc, c’est très simple : il suffit de double-cliquer entre les colonnes B et C (comme pour redimensionner la colonne). Pas propre certes mais ce n’est pas moi qui ai commencé.

Voilà quelques résultats alléchants :

  • Catin - Vicomtesse - Engueulade
  • Topographie - Fourchette - Musiciennes
  • Ypérite (gaz moutarde) - Cancers - Huile
  • Racketteurs - Télécabines - Timing

Incidemment, ce post m’a été inspiré par les mots : “foutre gueule lecteurs”. Etonnant, non ?

Attached Files:


Fecpil
Le 26/12/2005 - 15:39

- Voyez-vous les enfants, il y a une soixantaine d’années, au début du vingt et unième siècle, les bébés naissaient naturellement de la volonté d’un père et d’une mère. Comme aujourd’hui bien sûr. Seulement, à l’époque, il existait ce que l’on appelait “la stérilité”.

- Monsieur ! s’empressa de dire le jeune élève, en levant le doigt. Est-ce que l’astérilité a un rapport avec les astéroïdes ?

Le professeur pouffa.

- Mais non mon garçon. “La stérilité” signifie que certaines personnes, homme ou femme, ne pouvaient avoir d’enfants spontanément. Bien sûr, la médecine permettait déjà de fabuleux progrès puisque de nombreux bébés sont nés dans des familles apparemment condamnées à aucune reproduction.

Le professeur se leva pour continuer son cours. En marchant, il levait les bras ou articulait ses mains pour capter l’attention de ses élèves. Visiblement ils étaient captivés, comme toujours lors des cours d’histoire.

- A l’époque, rappelez-vous, les hommes et les femmes vivaient en couple, c’est à dire qu’ils habitaient sous le même toit et construisaient une famille. La cérémonie qui officialisait le couple s’appelait le mariage.

Les élèves écarquillèrent les yeux.

- Monsieur, est-ce vrai que le mariage obligeait l’homme et la femme à vivre ensemble, en permanence dans un appartement ?

Encore une fois, le professeur rit. Il adorait cette classe et la naïveté toute naturelle de ses élèves.

- Non, non, ils n’étaient pas “obligés”. Ils le désiraient, tout simplement.

La surprise se peignait sur le visage des enfants.

- Et oui, reprit l’enseignant. Ils désiraient vivre ensemble, proches, soudés. Ils le désiraient, et c’était une façon de vivre très usuelle à l’époque. Dans le cercle familial pouvaient s’épanouir un ou plusieurs enfants. Mais parfois, même assistés par la médecine, ils n’en avaient pas. C’est ce que j’ai appelé précédemment “la stérilité”, et qui n’a rien à voir avec les astéroïdes.

Les enfants éclatèrent de rire à la boutade de leur professeur. Il attendit le retour au silence et poursuivit :

- Puis, fut inventée la fecpil, que tout le monde connaît. Mais savez-vous ce que cela signifie ?

Les élèves se regardaient mutuellement, incrédules.

- La fecpil est une abréviation de “pilule de fécondité”. Ce mot est entré dans le langage courant donc la plupart d’entre nous en a oublié la signification. La fécondité est un terme ancien qui indique la capacité de se reproduire ou de donner naissance. Il y a encore soixante ans, la fécondité n’était pas physiologiquement possible pour toutes les femmes, à cause de la stérilité. Mais grâce à la fecpil, découverte par le fameux chercheur Tedzon, ce problème n’existe plus puisque les femmes peuvent toutes enfanter désormais, quand elles le désirent.

Tout le monde était suspendu aux lèvres du vieux professeur, celui qui avait connu le temps d’avant, celui qui savait.

Le vieil homme éclaircit sa voix et continua ses explications sur la fecpil, mêlant savamment les informations historiques officielles, les éléments physiques et biologiques de la découverte de la fecpil, et ses propres connaissances d’une période qu’il avait jadis connue.

Une voix l’interrompit :

- Monsieur, pourquoi alors certaines femmes ne prennent pas la fecpil puisqu’elle guérit de la stérilité ?

Le professeur baissa les yeux un instant et fit une courte pause, perdu dans ses pensées. Puis répondit :

- Il existe encore des personnes qui considèrent que la fécondité et la stérilité sont des domaines gardés, réservés aux dieux et aux mystères de la science. Ce sont les “religieux” des temps passés. Et puis il y a les “bios”, ceux qui refusent toute ingérence dans leur cycle naturel. Tous ces gens-là ont des idées bien arrêtées sur la fecpil.

- Et vous Monsieur ? Qu’en pensez-vous ?

Pour la seconde fois, l’homme baissa les yeux et soupira. Ses yeux étaient mouillés quand il répondit :

- Moi, les enfants ? J’aurais voulu qu’elle n’ait jamais existé. Et qu’on ait laissé vivre toutes les femmes. Et qu’on ait laissé vivre la mienne.

La panthère
Le 12/12/2005 - 11:30

13h50. J’ai dix minutes d’avance. Cela me laissera le temps de me préparer. Je vais tranquillement m’installer au café et l’attendre.

Elle s’appelle Sophie. Sophie Dulac-Maurier. C’est singulier comme nom, ça se voit qu’elle est de la haute. Sur sa photo déjà, j’ai bien vu qu’elle avait un petit air supérieur, bourgeois. Quelle classe, quelle distinction ! Des cheveux d’or en boucle sur un visage fin, des yeux verts (ou bleus ?) rieurs. Une vraie princesse.

Et c’est moi. C’est moi qui suis là à l’attendre, au café de la place, en fumant une cigarette. C’est moi qui ai rendez-vous avec elle dans cinq minutes, c’est moi qui ai été choisi. Il y a des jours où on se pose des questions sur le destin.

14h03. Elle est en retard. C’est typiquement féminin. Pour se faire désirer, il paraît. Tant que ce n’est pas trop long, cela fait partie du jeu. Je vais reprendre un deuxième café en terrasse, pour faire passer le temps.

14h12. Ca devient long. Qu’est-ce qu’elle fait ? Où est-elle ? J’ai un travail, je ne peux pas attendre aussi longtemps. Mais il le faut bien, j’ai rendez-vous avec Sophie Dulac-Maurier. Un rendez-vous unique. Avec la belle Sophie.

14h17. La voilà. Elle est encore plus belle qu’en photo. Tailleur émeraude, très chic. Cheveux noués. Petite valise de travail. Elle marche d’un pas sûr. Elle a l’air insouciante, c’est rare de nos jours pour une femme d’affaire. C’est vrai qu’elle est belle.

Elle me dépasse, elle ne m’a pas vu.

Je me lève, je m’approche délicatement par derrière et je lui dis doucement : “Sophie Dulac-Mercier” ?

Elle se retourne posément, un peu étonnée, et me toise : “Oui ?”

Bleus. Ils sont bleus ses yeux finalement. J’ai eu le temps de les apercevoir, pendant que je la poignardais.



Le titre n’a rien à voir avec le texte. C’était juste une dédicace à mon pote Eric :-)

A1
Le 24/11/2005 - 19:21

Contes à lire “un à un”

Dans la villa, apparut le vilain
Il tombait à point, avec sa veste à pois
Tel un félin, surgit le fellah
Et sans perdre son latin, le vilain le latta.

A la Guardia, l’homme était gardien
Sur le déclin, lui manquait le coup d’éclat
Il attrappa Marcia, le balayeur martien
Assomma l’inhumain et publiquement l’inhuma.

Alexandra avait rompu avec son alexandrin :
Ce n’était pas un boudin et il adorait Bouddha.
Mais dans son fauteuil en rotin, un soir il rôta
Ca sentait le ricin et surtout l’harissa.

Il lui lançait un parpaing en lui criant “pars pas !”
Sur ses pieds il poussa pour atteindre le poussin
Entouré de lutins, farouchement il lutta
“Ah le bon joint !” pensa-t-il avec joie.

Le matin, il mata
Tant bourrin1, il bourra
Même le bottin le botta
T’es témoin, c’était moi.

L’athénien avait le ténia
Le cubain avait le cul bas
Quand soudain D.ieu les dessouda
Les masculins il émascula.

A vous, hein ?



1 : spéciale dédicace :)

L’immatroscope du jour :


Hourra !
Vade métro !
Le 21/11/2005 - 19:07

“Suite à un accident voyageur à la station Bastille, nous sommes arrêtés quelques minutes. Merci !”

Murmures. Râlements. Soupirs. A cette heure matinale, le wagon est bondé. Les odeurs et les parfums se mélangent, les épaules et les mains se frôlent, les regards s’évitent.

Entre deux stations, dans l’obscurité zébrée par les néons de secours, les passagers sont amorphes, comprimés tel de l’éther dans une seringue.

Au sein de cet empilement anonyme, Lucille patiente, adossée à la porte automatique. Elle ne sourit pas mais son esprit est léger : le test est positif, elle est enfin enceinte.

Arthur, un grand Noir aux traits doux, a érigé une barrière en mousse pour s’isoler du monde : dans ses écouteurs, le rythme est à peine audible : “it’s only mystery, and I like it“. Parfois, un dandinement non contenu le replonge dans la matérialité de la rame.

Raymond, comprimé dans son imperméable gris, maintient sa mallette serrée contre son torse. Le peu de cheveux qu’il lui reste sont grisonnants, son front est plissé, ses yeux abattus. Il a des soucis, c’est certain. Avec un employeur trop exigeant ? Une femme trop prévenante ? Des enfants trop turbulents ?

Hannah est assise sur la banquette de droite. C’est Jalil, le jeune écolier au sac à dos noir qui lui a laissé sa place. Hannah l’a remercié de sa voix chevrotante, et s’est assise en s’excusant. Ses mains tremblantes sont nouées, son sac à main en cuir véritable offert par sa fille posée sur ses genoux. C’est chez elle qu’elle se rend d’ailleurs, pour connaître le petit dernier, Guigui.

Charles est absorbé dans son livre, le seul moyen d’évasion de sa journée. Il tente inconsciemment de se stabiliser contre la barre verticale avec ses jambes, tout en s’inclinant pour capter le moindre rayon des mornes bornes phosphorescentes.

Et moi, je suis là. Au-milieu de tous. Etrangement, j’ai l’impression de tous les connaître, de les comprendre, de ressentir leurs émotions. Alors que, comme eux sûrement, je me sens étranger, lointain, fatigué.

L’homme dans l’allée centrale se retourne. Je n’arrive pas à le sonder, je ne le comprends pas. Les événements s’emballent, mon coeur s’affole. Il crie, il met sa main à sa ceinture rouge - je ne sais pas pourquoi je note mécaniquement ce détail - et appuie. Un bruit assourdissant, une lumière aveuglante. Ma respiration est coupée, instantanément, par la déflagration.

Je suis mort.

Mes yeux s’ouvrent d’un coup. Je ne peux toujours pas respirer. Mon coeur fracasse ma poitrine, mes membres sont paralysés, mon corps pèse une tonne.

Dans un réflexe morbide, je me force à revivre toute la scène. Une fois. Deux fois. Inlassablement. Sans bouger un seul muscle. Seule une stupide habitude incite mon coeur et mes poumons à remplir leur rôle vital. Je reste une éternité dans cet état de torpeur indescriptible. Je suis mort. Pourquoi ? Je suis mort. Pourquoi ?

J’entends la respiration de ma femme. J’arrive à déglutir. Le plus dur est passé.

Le sang emplit à nouveau mon corps. Mais ma tête est vide. Ou plutôt marquée d’un sceau indélébile, d’une empreinte collective ineffaçable.

Ce matin, par superstition peut-être, j’irai au bureau en bus.



Les commentaires de l’auteur :
J’ai vraiment fait ce rêve, il y a quelques mois. Il m’a fallu du temps pour écrire ce texte parce qu’il m’a réellement perturbé, meurtri.

Bien entendu, toute coïncidence avec une situation existante est à prendre au pied de la lettre.

La dernière phrase (aller au bureau en bus) n’est utile que pour fournir une chute au lecteur, mensongère d’ailleurs puisque je roule en scooter.

Les noms des personnages enfin : ce sont des titres de chanson de Michel Jonasz. Et Arthur (aka Arthur Simms) chante réellement cette chanson, issue de la B.O. du film de Luc Besson “Subway”.

Dolly crâne
Le 16/11/2005 - 01:43

“Ca y est, elle est rentrée !”

Tout le monde s’était précipité pour voir. Dolly était revenue de l’hôpital, saine et sauve. Elle avait l’air en bonne santé, malgré tout ce qu’elle avait traversé. On raconte qu’elle avait longtemps déliré et que les médecins avaient pensé l’interner pour schizophrénie.

Mais maintenant, elle était revenue au bercail et tout le monde ici était heureux et dansait autour d’elle. Certains lui chantaient des chansons de circonstance : “Hello Dolly !” D’autres l’assaillaient de questions : “Quelle est la première chose que tu as faite en sortant ?” ou encore “A qui as-tu pensé lorsque tu étais là-bas ?”. Même Fox, le chien du berger, lui avait fait une longue fête.

Dolly essayait de garder la tête froide mais, malgré elle, dans son village, elle était devenue un star. Constamment, elle devait assouvir la curiosité des enfants, avoir un bon mot pour chacun, remercier ceux qui lui offraient des présents, passer des check-up de routine… Marre, elle en avait marre. Elle voulait vivre une vie normale, comme tout être qui se respecte.

Alors, un jour, elle décida tout simplement de ne plus adresser la parole à ses congénères. De manière temporaire, bien entendu. Mais s’ils n’étaient pas contents, qu’ils aillent brouter ailleurs ! Oh, c’était un peu vulgaire comme expression mais après tout, c’était elle qui en était sortie indemne, pas eux ! C’était elle qui avait franchi cette épreuve, pas eux ! Alors elle avait bien le droit à quelque courroux passager, non ?

Etonnés et déçus par la réaction si franche de Dolly, les enfants demandèrent à leurs parents :
- Mais pourquoi elle réagit comme ça Dolly ?

Et une mère de répondre en reniflant :
- Laissez tomber les enfants, elle se la joue parce qu’elle a été clonée.

Annette et six boulettes
Le 14/11/2005 - 21:57

Annette a 28 ans et dans son pays où le soleil et les traditions sont omniprésents, il n’est pas concevable qu’une fille d’un âge aussi avancé ne soit pas encore mariée. Pourtant les qualités ne lui font pas défaut, mais Annette est terriblement têtue.

Son père, qui travaille de nuit au journal pour nourrir sa grande famille, ne participe pas aux disputes quotidiennes qui opposent Annette à sa mère. Mais un soir, alors qu’il ne travaille pas, il impose un compromis aux deux belligérantes : “ma fille sera libre de choisir un époux parmi les six que ma femme sélectionnera !”. Tout le monde y trouve son compte, même les frères cadets qui ne supportent plus les jérémiades de leur grande soeur, ni les plaintes aigües de la matrone.

Parce qu’il existe des coutumes plus tenaces qu’une odeur de friture sur une robe, la mère d’Annette va faire pratiquer aux six prétendants “le test de la boulette”, le seul test qui permet de reconnaître à coup sûr les qualités d’un mari.

Invités autour de la table à manger décorée de dentelle et de fleurs pour l’occasion, les jeunes hommes sont servis par la maîtresse de maison, assistée de sa fille aînée, toutes les deux parées de leur plus belle toilette. Le plat d’entrée est sobre : une boulette de viande cuite au milieu de l’assiette.

Personne n’ose dire un mot ni toucher ses couverts, par politesse bien sûr mais probablement aussi à cause de la pression de subir un test de groupe, devant la future femme de leur vie. Le départ est sommairement annoncé par la mère : “Mangez, cela va être froid !”.

Le premier prétendant se jette sur son assiette, ne lève pas les yeux jusqu’à avoir terminé son repas.
Le second délaisse son couteau, et découpe sa boulette à l’aide de la fourchette à sa gauche, petit à petit.
Le troisième ne se démonte pas, pique la boulette et l’ingurgite entière, en une seule bouchée.
Le quatrième prétendant est méthodique : il hache la boulette menu menu, pousse les oligo-éléments à l’aide de son couteau dans sa cuillère à dessert pour l’insérer minutieusement dans son palais.
Le cinquième, lui, ne touche pas à son plat.
Enfin, le sixième, d’humeur galante, offre timidement sa boulette à Annette.

Qui croyez-vous qu’Annette a choisi ?

Selon votre humeur, choisissez la fin qui vous plaît :

- Pour une fin joyeuse, cliquez ici.
- Pour un fin jeu de mot, cliquez ici.
- Pour une fin triste, cliquez ici.

[Pour éviter de dévoiler toutes les fins en même temps, un peu de publicité]

Fin joyeuse : Annette décide de se marier avec le second prétendant, c’est le plus beau et le plus riche des six.

Fin jeu de mot : Annette décide de se marier avec le sixième prétendant, puisqu’il n’a pensé cannelle et sûrement pas le cinquième, qui n’a paprika de son plat1.

Fin triste : Annette aurait bien choisi le quatrième prétendant qui lui plaisait, mais sa sclérose en plaques les a tous découragés…



1 : Le jeu de mot fera sourire si l’on sait que Aneth, Ciboulette, Cannelle et Paprika sont des épices et des aromates utilisés pour confectionner de bons petits plats (dont les boulettes !)…

INRI
Le 07/11/2005 - 05:54

Sous une chaleur accablante pour un mois de printemps, les badauds s’étaient amassés près de la colline, pour voir. Des personnalités importantes participaient à l’événement, le gouverneur en personne présidait la cérémonie. Les femmes avaient noué leur cheveux en chignon sur leur tête pour évacuer la chaleur, les hommes s’épongeaient le visage avec des chiffons salis de poussière, les enfants fatigués chassaient les mouches de leur visage dégoulinant, les chevaux hennissaient pour demander à boire.

La foule amassée était silencieuse, debout derrière la barrière de sécurité formée par les gardes autoritaires, telle une carapace reptilienne. Le vent chaud issu des montagnes soufflait sur la plaine et soulevait parfois des tourbillons de poussière. La ville au loin montrait des signes d’agitation, comme une fourmilière hyperactive aux murs de pierre.

L’ouvrage n’était visiblement pas achevé, on entendait au loin l’écho du maillet métallique s’écrasant sur la planche posée à terre. Les enfants apeurés fermaient les yeux au rythme scandé des coups de marteau et du ahanement irrépressible des hommes au torse nu.

Un brouhaha agita la foule et sortit les plus fragiles de leur torpeur : on érigeait à l’aide de longues cordes tressées l’objet de curiosité. Des murmures se propagèrent et un frémissement palpable parcourut la masse humaine désormais rassemblée autour du campement. Les enfants furent hissés sur les épaules. A cette distance, on ne pouvait entendre la cérémonie qui commençait; seuls les premiers rangs, les plus avertis ou les plus chanceux, purent complètement profiter de la scène.

Ce fut un long silence au milieu du désert immobile. Même le vent se tut en cet instant.

Le gouverneur tendit un index rageur vers lui et hurla, sans le regarder : “Pour la dernière fois, quel est ton nom ?”

Dans un dernier effort, il leva les yeux vers le ciel, les dirigea vers la foule et soupira, dans un dernier râle : “Jésus le Nazaréen, Roi des Juifs”.



Pour la petite histoire, les initiales INRI inscrites sur la croix du Christ signifient : Jésus le Nazaréen Roi des Juifs (Iesvs Nazarenvs Rex Ivdaeorvm)

Commentaire personnel : ma famille va me tomber dessus pour me demander pourquoi j’écris sur la crucifixion d’un ancien frère d’armes, alors qu’il y a tant de sujets moins polémiques. Je répondrai à cela que j’écrirai aussi sur ces sujets moins polémiques dans les prochaines semaines, je n’ai pas prévu de mourir bientôt.