- Voyez-vous les enfants, il y a une soixantaine d’années, au début du vingt et unième siècle, les bébés naissaient naturellement de la volonté d’un père et d’une mère. Comme aujourd’hui bien sûr. Seulement, à l’époque, il existait ce que l’on appelait “la stérilité”.
- Monsieur ! s’empressa de dire le jeune élève, en levant le doigt. Est-ce que l’astérilité a un rapport avec les astéroïdes ?
Le professeur pouffa.
- Mais non mon garçon. “La stérilité” signifie que certaines personnes, homme ou femme, ne pouvaient avoir d’enfants spontanément. Bien sûr, la médecine permettait déjà de fabuleux progrès puisque de nombreux bébés sont nés dans des familles apparemment condamnées à aucune reproduction.
Le professeur se leva pour continuer son cours. En marchant, il levait les bras ou articulait ses mains pour capter l’attention de ses élèves. Visiblement ils étaient captivés, comme toujours lors des cours d’histoire.
- A l’époque, rappelez-vous, les hommes et les femmes vivaient en couple, c’est à dire qu’ils habitaient sous le même toit et construisaient une famille. La cérémonie qui officialisait le couple s’appelait le mariage.
Les élèves écarquillèrent les yeux.
- Monsieur, est-ce vrai que le mariage obligeait l’homme et la femme à vivre ensemble, en permanence dans un appartement ?
Encore une fois, le professeur rit. Il adorait cette classe et la naïveté toute naturelle de ses élèves.
- Non, non, ils n’étaient pas “obligés”. Ils le désiraient, tout simplement.
La surprise se peignait sur le visage des enfants.
- Et oui, reprit l’enseignant. Ils désiraient vivre ensemble, proches, soudés. Ils le désiraient, et c’était une façon de vivre très usuelle à l’époque. Dans le cercle familial pouvaient s’épanouir un ou plusieurs enfants. Mais parfois, même assistés par la médecine, ils n’en avaient pas. C’est ce que j’ai appelé précédemment “la stérilité”, et qui n’a rien à voir avec les astéroïdes.
Les enfants éclatèrent de rire à la boutade de leur professeur. Il attendit le retour au silence et poursuivit :
- Puis, fut inventée la fecpil, que tout le monde connaît. Mais savez-vous ce que cela signifie ?
Les élèves se regardaient mutuellement, incrédules.
- La fecpil est une abréviation de “pilule de fécondité”. Ce mot est entré dans le langage courant donc la plupart d’entre nous en a oublié la signification. La fécondité est un terme ancien qui indique la capacité de se reproduire ou de donner naissance. Il y a encore soixante ans, la fécondité n’était pas physiologiquement possible pour toutes les femmes, à cause de la stérilité. Mais grâce à la fecpil, découverte par le fameux chercheur Tedzon, ce problème n’existe plus puisque les femmes peuvent toutes enfanter désormais, quand elles le désirent.
Tout le monde était suspendu aux lèvres du vieux professeur, celui qui avait connu le temps d’avant, celui qui savait.
Le vieil homme éclaircit sa voix et continua ses explications sur la fecpil, mêlant savamment les informations historiques officielles, les éléments physiques et biologiques de la découverte de la fecpil, et ses propres connaissances d’une période qu’il avait jadis connue.
Une voix l’interrompit :
- Monsieur, pourquoi alors certaines femmes ne prennent pas la fecpil puisqu’elle guérit de la stérilité ?
Le professeur baissa les yeux un instant et fit une courte pause, perdu dans ses pensées. Puis répondit :
- Il existe encore des personnes qui considèrent que la fécondité et la stérilité sont des domaines gardés, réservés aux dieux et aux mystères de la science. Ce sont les “religieux” des temps passés. Et puis il y a les “bios”, ceux qui refusent toute ingérence dans leur cycle naturel. Tous ces gens-là ont des idées bien arrêtées sur la fecpil.
- Et vous Monsieur ? Qu’en pensez-vous ?
Pour la seconde fois, l’homme baissa les yeux et soupira. Ses yeux étaient mouillés quand il répondit :
- Moi, les enfants ? J’aurais voulu qu’elle n’ait jamais existé. Et qu’on ait laissé vivre toutes les femmes. Et qu’on ait laissé vivre la mienne.